Voie pro et continuité pédagogique, quelques semaines après…

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Face à la situation inédite de « continuité pédagogique » à assurer, les collègues de toutes disciplines se sont posé la question de comment accompagner les élèves. La question est cruciale surtout pour les élèves les plus fragiles qui ne disposent pas de matériel informatique chez eux excepté le téléphone mobile et, parfois dans des familles elles-mêmes en difficulté pour suivre la scolarité de leurs enfants ou pour comprendre les consignes. S’ajoute plus spécifiquement pour les collègues des matières professionnelles la question de savoir comment mener un cours d’atelier à distance.
 
 
Témoignages d’enseignants de disciplines d’enseignement général
 
Les collègues d’enseignement général ont, dans un premier temps, utilisé les moyens officiellement mis à disposition par l’Éducation nationale (ENT, Pronote, le CNED avec la classe virtuelle) et ont vite vu que cela ne permettait pas de travailler comme ils l’entendaient avec tous les élèves. Les élèves n’ayant reçu aucune formation à l’utilisation de ces différents dispositifs, il a fallu trouver des moyens plus adaptés aux élèves.
 
Anne, PLP lettres-histoire-géographie
J’ai testé la classe virtuelle, mais les élèves ne sont pas au point, ça les perturbe et il n’y avait que 4 élèves présents sur 25. Nous avons fini sur Skype et avons mise en place un groupe WhatsApp où j’ai pu observer l’entre-aide, ce qui était un point essentiel pour moi et aussi le moyen d’éviter un décrochage.
C’est aussi difficile de mesurer la quantité de travail. La première semaine, j’ai donné une séance par heure de cours et ensuite j’ai ajusté.
La troisième semaine, j’ai davantage accès sur les corrections. Le problème que je rencontre, c’est que les élèves ne font pas le travail en amont des rencontres Skype ou en classe virtuelle et j’ai l’impression de brasser de l’air parfois.
 
Fanny, PLP lettres-anglais
Pour ma part, j’ai envoyé tout de suite un mail à tous les parents expliquant comment j’allais travailler. Les jours où on a cours, tout serait dans pronote, une leçon courte, un exercice. La plupart ont opté pour l’envoi d’une photo avec leur portable.
La continuité pédagogique n’est pas tenable sur du long terme. Et encore, je n’ai pas tenté la classe virtuelle ou le CNED. J’ai mis beaucoup de liens vers des sites sympas avec des exercices ludiques mais cela demande volonté et autonomie de la part de nos élèves.
 
Helena, PLP arts plastiques
Je communique avec mes élèves via l’ENT de notre établissement. Étant lycée 4.0, tous mes jeunes sont équipés d’un ordinateur mais les connexions pour certains restent très mauvaises. Certains travaillent très sérieusement. L’enseignement à distance est quelque chose que je maîtrise assez bien car j’enseigne également dans une école à distance depuis de nombreuses années maintenant. Forcément, j’ai modifié l’ensemble de mes sujets, cahier des charges plus précis encore car beaucoup d’élèves ne sont pas attentifs aux consignes mais je répète les consignes, par mail, tous les jours aux élèves et bien souvent aux mêmes élèves. 
Cependant, la grosse difficulté reste que les élèves sont inondés de devoirs, beaucoup des collègues ne comprennent pas qu’il n’est pas possible de donner des exercices en fonction de son quota horaire (6h de français par semaine donc 6 exercices par semaine, c’est une catastrophe). Il s’agit de freiner les ambitions de chacun pour le bien être des jeunes. Selon moi, il faut faire preuve de bon sens.
 
Renaud, PLP maths-physique
Concernant la mise en œuvre de la continuité pédagogique, étant référent des usages pédagogiques numériques de mon établissement, j’ai fait une présentation de la classe virtuelle et de l’utilisation de l’ENT le vendredi avant le confinement après l’annonce du jeudi soir en ayant fait créer leurs classes aux enseignants. Le lundi matin a servi à finaliser le dispositif par des formations sur l’utilisation de la classe virtuelle et des outils de l’ENT ainsi que la gestion matérielle pour les personnels (micro-casques, ordinateurs portables si besoin). Un gros travail afin de recueillir les courriels des élèves et des parents a été nécessaire car la défaillance de l’ENT nous a obligés à le contourner (dysfonctionnement la première semaine) au profit d’une connexion directe à Pronote.
Je consacre 20-25 minutes de l’heure au cours à proprement parler et j’utilise le reste pour des précisions si nécessaire et le maintien du lien social surtout avec la classe dont je suis professeur principal. J’ai également réalisé des capsules vidéo mises en ligne sur la chaîne YouTube.
 
Willy, PLP maths-physique
Je passe un temps fou à me connecter à toutes ces plateformes, lire les messages, récupérer le travail, répondre aux demandes de tous (élèves, collègues, administration...). Ce n’est vraiment pas agréable d’enseigner de cette façon.
Certains collègues avec qui je reste en contact régulier se plaignent de faire "tout ça" pour rien ou presque... Après les annonces du ministre de ne pas noter le travail pendant ce confinement (c’est ce que nous avons compris...), beaucoup d’élèves ne jouent plus le jeu... C’est d’autant plus dur de les motiver. J’ai eu plusieurs messages de mes élèves me demandant si le travail est noté... Que dire ? Les élèves ont encore besoin de la note pour se mettre au travail...
Sur la période des 4 semaines, la direction demande aux professeurs principaux d’appeler leurs élèves (chaque semaine), de faire le point sous forme de tableau sur les outils informatiques des élèves, leurs difficultés technologiques et le retour du travail. Sur ce point, cela me gêne puisque je dois utiliser mon téléphone personnel, j’ai essayé en appel masqué mais les parents ne répondent pas... J’ai quand même appelé les parents.
 
Sandra, PLP lettres-anglais
Après avoir passé un week-end à tenter d’adapter des cours et avoir créé une classe virtuelle sur le CNED, je me suis comme tout le monde heurtée au bug de l’ENT dès le lundi... Après 2 jours, j’ai accepté de créer un groupe Messenger avec une classe de terminale... puis j’ai dû donner mon mail personnel à de très nombreuses personnes. Les 2 premières semaines ont été ingérables, mail à poster sur l’ENT, travail à poster sur Pronote en plus puis voir la messagerie académique, les boites perso et Messenger plus téléphone... plus d’horaires, plus de repos, plus de week-ends... Pour info, j’ai 6 classes et 5 niveaux différents de la 1re CAP à la terminale bac pro.
Pour la matière, au lieu de corriger une fois pour la classe, on corrige individuellement.
Dans cette matière où les élèves ne sont pas autonomes, pas évident de leur donner du travail, sans pouvoir aider, vérifier au fur et à mesure, reformuler si besoin. Ne parlons même pas de l’oral... Je leur ai donné des compréhensions à partir de vidéos mais l’expression orale par Skype pour 6 classes est ingérable.
La 3e semaine, j’ai décidé de freiner un peu et de me ménager des plages de repos.
Une remarque : pour les classes travailleuses, pas de problème elles ont suivi. Par contre, pour les classes plus difficiles, pour certains élèves, je n’ai eu aucune nouvelle quel que soit le niveau (y compris en terminale). C’est compliqué aussi pour les élèves en foyer car les éducateurs ne transmettent pas le travail et ne répondent pas.
Pour ne pas perdre certaçns élèves en route tout en continuant à les faire pratiquer, j’ai aussi choisi d’alterner cours "classiques" (compréhension écrite, orale, expression écrite, grammaire...) avec des choses plus ludiques (compréhension à partir de recettes, que certains ont réalisées, preuves photos à l’appui), printemps des poètes (écriture de haïkus /poèmes en anglais) et jeux très simples à faire en famille (avec les frères et sœurs ) en anglais....
 
 
Témoignage d’enseignants de disciplines d’enseignement professionnel
 
Quand on interroge nos collègues d’enseignement professionnel, ils nous disent que faire passer un contenu professionnel pratique n’est pas évident. Le numérique pour des sections GA ou métiers de la relation clients ne pose pas de problème car ils l’utilisent régulièrement en TP mais, pour beaucoup d’autres, cela reste très problématique.
 
Cathy, PLP GA
J’utilise Gmail drive, Classroom, Google Forms. Tous mes cours sont sur le drive de Gmail. Cependant, j’ai pu constater que les élèves ont du mal à travailler en autonomie. Certains reçoivent les cours ou exercices mais ne répondent pas ; d’autres essaient mais ils ne sont pas nombreux (en terminale, environ 5 à 6 élèves sur 25 répondent régulièrement).
 
Pierre, PLP CSR
En TP long ou court, nous avons travaillé sur l’argumentation commerciale et l’accord des mets, ce qui a permis de revoir des compétences essentielles mais que l’on a survolées auparavant. J’ai mis à la disposition des élèves des fiches techniques ainsi que des vidéos (par QR code). Cela permet d’approfondir des compétences essentielles du métier.
 
Emmanuel, PLP cuisine
Il a fallu faire preuve d’imagination pour s’adapter. Pour maintenir un lien avec mes élèves, je leur ai envoyé une fiche technique d’un plat simple : la pâte à choux. Les élèves devaient réaliser la recette et m’envoyer, par téléphone le plus souvent, les photos à chaque étape importante que je leur avais précisée. J’ai tenu compte du coût peu onéreux des marchandises. 
 
Erwan, PLP électrotechnique
La problématique de ma discipline est que c’est 80% de pratique et que, là, on ne peut faire que du théorique. Pour l’enseignement à distance, on ne peut pas vraiment les aider s’ils ne s’y mettent pas seuls au début.
 
Jérémy, PLP chaudronnerie
Peu d’élèves sont équipés d’ordinateur et encore moins d’imprimante. C’est simple : je pars du postulat qu’ils n’ont qu’un smartphone et qu’ils travaillent avec ça. De toutes façons, ça va avec la consigne des inspecteurs qui demandent d’être peu exigeants dès lors qu’on les accroche un peu. Si les élèves ne sont pas assidus, cette expérimentation est très énergivore en temps pour nous les profs. En tout cas lorsque l’on s’y tient. Relance téléphonique, correction numérisée et réexpédition, toutes ces opérations "logistiques" nous prennent beaucoup de temps et, à titre personnel, plus que sur mes heures habituelles. J’y suis tous les matins et une grande partie de l’après-midi.
 
Djamila, PLP communication
Côté boulot, j’avoue que la première semaine a été très rock’n’roll et hyper stressante : rien ne fonctionnait, la panique, l’énervement, bref la galère avec l’ENT, les mails à profusion envoyés par la direction, les collègues. Après cette période, cela s’est naturellement un peu amélioré. En fait, nous avons décidé, mon collègue et moi, de travailler avec les Gmail des élèves et ça a fonctionné pour leur envoyer le travail à faire et recevoir leurs réponses.
La charge de travail est juste énorme même encore aujourd’hui pour nous profs. Ce qui me manque le plus c’est incontestablement le contact avec mes élèves. Donc, il m’arrive de les appeler mais ce n’est pas génial.
La réalité est là, bon nombre d’entre nous ne connaissaient pas toutes les fonctionnalités de l’ENT il a fallu cet épisode sanitaire dramatique pour que chacun s’y investisse tant bien que mal avec, à côté, une charge de travail conséquente. Bref, la formation des profs est vraiment à repenser car seuls les profs de maths, de secrétariat s’en sortent ! Mais on va y arriver. L’enseignement à distance a ses limites.
 
Valentine, PLP logistique
Dans un établissement classés zone sensible, la continuité pédagogique est très compliquée car je n’ai que 4 ou 5 élèves de seconde qui me renvoient leurs travaux. Je suis réellement en contact via Messenger avec 2 élèves avec qui je fais cours. Je continue le programme car ils sont demandeurs. Je mets les cours sur Pronote, j’utilise des liens YouTube et ils sont généralement suivis de QCM.
Les fractures sociales sont immenses dans notre territoire (Hauts-de-France) car, bien souvent, les élèves n’ont que leur téléphone portable pour pouvoir faire leur travail.
Les élèves me racontent qu’ils sont submergés de travail par des enseignants qui ont sans doute peur du "flicage". On le voit d’ailleurs par les mails de collègues sur l’ENT qui mettent systématiquement en copie le chef d’établissement pour prouver qu’ils ont travaillé.
 
Souad, PLP biotechnologie
Après les difficultés de connexion de la première semaine, aujourd’hui, je suis face à un enseignement que je qualifierais d’injuste. 
Dans le contexte actuel, les inégalités scolaires se creusent davantage. Mes élèves n’ont pas de connexion, étant donné que nous sommes en zone blanche. Très peu ont un ordinateur. Généralement, ils partagent l’ordinateur avec d’autres membres de leur famille. La grande majorité travaille sur leur smartphone et les yeux fatiguent plus facilement. 
J’ai tenté la classe virtuelle mais j’ai vite abandonné, chronophage et peu productive, très peu d’élèves connectés, le peu d’élèves connectés n’entend pas... Je passais beaucoup de temps à résoudre les problèmes de connexion et bien souvent je n’arrivais pas à les résoudre, c’était stressant. 
Quant aux élèves décrocheurs, ils ne se manifestent pas, ils ne répondent ni au téléphone, ni aux mails et ne se connectent pas à l’ENT. Il est encore plus difficile de garder des liens avec eux. 
Le contact téléphonique est la solution que j’ai trouvée pour garantir une continuité pédagogique, les élèves et les parents apprécient. Je les contacte une fois par semaine, ma collègue prend le relais et ça marche, nous avons décidé de continuer dans cette voie. Les devoirs sont transmis via l’ENT. Au moins le téléphone, tout le monde en a un. Après, le retour des devoirs des élèves se fait beaucoup par l’envoi de photos.
 
Willy, PLP maths-physique 
Des collègues en maintenance industrielle utilisent une plateforme gratuite "Schoology". L’avantage est que la plateforme fonctionne bien mais elle n’est pas facile à prendre en main au début. De plus, ce site est en anglais traduit en français par Google mais pas complètement. Bref, la galère… 
 
Elise, PLP biotechnologie
Pour les cours d’enseignements professionnels pratiques, ils ont été purement et simplement supprimés. Je me suis focalisée sur les savoirs associés et la PSE. Là on avance beaucoup plus vite car les élèves travaillent seuls chez eux, écoutent le cours et se concentrent. J’organise des classes virtuelles courtes pour corriger ou expliquer un travail à faire.
 
Samy, PLP cuisine
J’ai eu beaucoup de difficultés pour trouver les bonnes coordonnées personnelles des élèves (numéro de téléphone et mail) et aussi pour retrouver les mots de passe pour la connexion à l’ENT. Il m’a été impossible de réinitialiser les mots de passe ENT de l’ensemble des élèves d’une classe. Les élèves n’ont pas d’ordinateur et il est très difficile de travailler sur le téléphone car tous n’ont pas le même débit et les mêmes applications.
¾ des élèves d’un groupe jouent le jeux du télétravail. J’ai fait beaucoup de rappels aux élèves pour les mettre au travail. J’ai commencé par un travail simple et pas trop difficile à remplir. J’ai utilisé par la suite les documents déjà à disposition des élèves. Pour les accrocher, j’ai organisé des concours entre élèves, par exemple sur Whatsapp du plus « beau chou » avec critique positives et négatives du prof mais aussi des élèves. J’espère qu’à la suite de cette situation exceptionnelle, une formation plus poussée de nos élèves aux TICE à l’entrée en seconde et aussi des parents sera mise en place, et travailler en équipe sur une organisation numérique pour la prochaine crise ne sera pas de trop.
 
Martin, PLP en Segpa atelier-habitat 
J’ai des élèves de 4e et 3e avec énormément de profils différents.
Pour communiquer avec mes élèves, je suis passé par mail, Pronote, Discord ou par le téléphone car la plupart n’ont pas de connexion. Du coup, de nombreux documents ont été envoyés par courrier postal. J’ai créé des Google Forms (mais pour ceux qui n’ont pas de connexion, c’est très compliqué). Je les appelle 2 fois par semaine pour rassurer les parents et voir où ils en sont. En ce qui concerne les cours d’atelier pratique, c’est très compliqué, j’essaie de trouver des petites constructions à faire. Pour le retour, j’en ai eu quelques-uns, soit des photos, des mails mais aucun retour papier. Pour les Google Forms, je les reçois directement.
 
 
Tous sont unanimes pour dire qu’enseigner à distance ne s’improvise pas et que ni enseignants ni élèves n’y étaient préparés et formés. L’accès au numérique pour tous afin de ne laisser personne au bord de la route doit être une priorité car nombre de nos élèves peu visibles, en particulier en CAP, font eux aussi partie de la « nation apprenante ».